Plongés ensemble dans l'ombre et la lumière

« Nous parlions tout à l'heure du mythe et j'essayais de vous dire ce que c'est que le mythe pour un ethnologue. Mais si vous aviez posé la question à un de ces Indiens, ou en général à n'importe quel Indien des deux Amériques, parce que là il y a une étrange unanimité, et si vous lui aviez demandé : qu'est-ce que c'est qu'un mythe ? Il vous aurait répondu : c'est une histoire qui se passe à une époque où les animaux et les hommes n'étaient pas réellement distincts, et où ils pouvaient passer indifféremment de la forme humaine à la forme animale. Ce qui me semble d'une vérité, je dirais, presque tragique, parce que s'il y a quelque chose de tragique dans la condition humaine, c'est bien cette coexistence que nous menons à côté d'autres êtres, qui sont vivants comme nous, et avec lesquels nous ne pouvons pas communiquer. Et l'âge du mythe, c'est celui justement où c'était possible. »

Claude Lévi-Strauss
(extrait de l'entretien avec Bernard Pivot du 4 mai 1984)

Ombre : l'avenir de notre solitude

Un jour, peut-être lointain, les êtres humains auront cessé de se battre, mais leurs cris de joie résonneront alors dans un silence hanté par les murmures de voix qui se sont tues. Et l'inconnu mystérieux des étoiles, toujours inaccessible, demeurera comme un possible mélancolique. Pour la première fois, l'humanité se sentira condamnée, pour un temps indéterminé, à vivre en exil sur une planète devenue prison.

Notre présent marque la fin d'une ère. Il y a soixante-cinq millions d'années, les dinosaures, jusqu'alors seigneurs indisputés, quittèrent la scène du monde, entraînant dans leur chute des écosystèmes entiers, laissant la place à de minuscules rongeurs, qui avaient jusque-là prospéré dans leur ombre. Et la transition fut si brutale que les géologues décidèrent de la prendre pour témoin de l'entrée dans une nouvelle ère, le tertiaire, âge des mammifères. Cette ère verrait l'apparition de l'espèce humaine. Aujourd'hui, comme répondant en écho au lointain grondement de la fin des dinosaures, c'est au tour des grands mammifères de disparaître, nous laissant seuls face à nous-mêmes.

Chaque jour, des informations nouvelles confirment l'ampleur d'un désastre qui a sans doute commencé il y a plusieurs millénaires, lorsque l'être humain devint capable de modifier son environnement, puis est allé en s'accélérant, et qui atteindra probablement dans le siècle présent son point d'achèvement. Dans le cas de nos plus proches cousins, les grands singes, il n'est pas nécessaire d'être pessimiste pour affirmer que le dernier acte de la pièce se joue sous nos yeux. Gorilles, orangs-outans, chimpanzés sont menacés d'extinction où qu'ils se trouvent, et nous sommes sans doute la dernière génération à les avoir vus vivre dans leur milieu naturel. Il en sera bientôt de même pour la plupart des grands mammifères sauvages : ours, éléphants, tigres, qui ont peuplé nos songes et participé à nos jeux d'enfants.

Ne nous y trompons pas : si la liste des espèces menacées est plus longue dans ce qu'il est convenu d'appeler les pays en voie de développement, ce n'est pas parce qu'ils ont toujours été les uniques lieux sauvages de la planète. Non, c'est parce que dans la plupart des pays dits développés, les extinctions ont eu lieu il y a déjà plusieurs siècles. Il s'agissait, dans certains cas, d'une extermination délibérée de populations animales entières. Cela nous donne une idée assez précise de ce qui arrivera demain à celles qui ont survécu.

La dégradation de l'environnement progressant de nos jours à un rythme seulement légèrement inférieur à celui de la croissance économique, il n'y a aucune raison pour que cela s'arrête. Même les parcs naturels luttent désormais pour leur survie. Écosystèmes vestiges fragilisés, leurs populations animales sont souvent trop isolées pour être viables sur le long terme.

Ils vont se taire. Ils seront écrasés dans l'indifférence, pour avoir confondu leur route avec la nôtre ; ils mourront, leur corps rongés par les cancers, pour avoir tenté de se nourrir de nos ordures. Les plus chanceux auront le privilège de la survie dans les cages des zoos ou des laboratoires. Ils vont se taire, avant même que nous ne les ayons écoutés.

Entourés de machines, nous vivrons dans nos rêves. Malgré le labourage incessant du champ de nos consciences par les spectacles d'une réalité d'artifice, des lambeaux de vie d'avant, habités de fantômes, continueront à faire irruption, incontrôlables. Et pendant de rares instants, au plus profond des nuits, nos visages s'animeront de joie ou de tristesse.

Cette disparition sans retour marquera une date dans l'histoire de la conscience humaine. Les animaux-symboles, témoins de l'émergence de l'humanité, supports involontaires de son imaginaire, objets de ses premières interrogations sur elle-même et sur le monde, sujets de ses premiers chefs-d'œuvre sur les parois des cavernes, il y a plus de trente mille ans, ces animaux auront bientôt définitivement cessé de vivre libres à la surface de la Terre. A cette vue, les myriades d'étoiles scintillantes, éparpillées dans la nuit froide du cosmos, resteront muettes. Ce jour-là, les êtres humains découvriront pour la première fois l'avenir de leur solitude.

Que reste-t-il à faire avant l'irrémédiable ? Contempler la défaite de ceux à qui nous avons refusé le droit d'exister ? Se contenter de construire d'improbables et dérisoires arches de Noé, cruels reflets de nos propres négligences ? Se bercer d'illusions sur notre pouvoir de ramener à nous les morts d'entre les morts ? Non, ce qui fut et puis s'en est allé, ne sera jamais plus. Trop occupés à échapper aux pièges de notre propre folie, nous oublions souvent qu'il est parfois trop tard.

Où sera maintenant l'autre, le sauvage, celui qui me regarde sans que je sache pourquoi ? Les êtres humains auront vaincu, mais après tant de siècles de guerre, il ne leur restera que le silence, animé seulement du fracas de la mer.

Lumière : la République des vivants

Un changement d'ampleur du climat terrestre est en cours. Causé par l'utilisation des énergies fossiles, par la déforestation et l'élevage intensif, il menace la vie de millions d'êtres humains. Les responsables politiques, conscients du problème, s'en inquiètent. Ils se rassemblent à grands frais dans de vastes hémicycles, tergiversent, et concluent que, finalement, il n'est vraiment pas possible de se mettre d'accord : la décision attendra bien un peu. D'autres populations, non humaines cette fois-ci, sont elles aussi mises en danger. Mais, comme à leur habitude, elles se taisent. A-t-on cherché à connaître l'avis de celles qui, pourtant, nous aident chaque jour, sans jamais rien exiger en retour ?

Face à la crise écologique sans précédent que traverse la biosphère, discussions au sommet ou rapports d'experts se heurtent à la vieille pensée géostratégique, et aux luttes de pouvoir des groupes humains rivaux. Et les démocraties libérales ne sont pas moins incapables que les dictatures militaires d'indiquer un cap, une méthode pour sortir de l'impasse. Qui peut s'arroger le droit de tenir le gouvernail du vaisseau-monde en perdition ? Une assemblée des états-nations ? Elle est déjà en place et ne fonctionne guère. Non, la vraie question serait plutôt : comment pouvons-nous décider sans tenir compte de l'intérêt de tous les êtres vivants, qui dépendent profondément les uns des autres pour leur survie commune ? Force est de constater que nous ne disposons même pas des lois qui nous permettraient de gouverner en bonne intelligence notre propre maison.

Depuis peu de temps, un siècle à peine, le monarchisme humain règne sans partage. Les sciences et les techniques lui confèrent un pouvoir sur la Nature sans aucun équivalent historique. Bien que des voix s'élèvent pour réclamer plus de précaution dans les applications de nos découvertes, plus d'empathie dans nos relations avec le monde vivant, peu se soucient vraiment de la chose commune, cette planète-berceau vécue comme un donné immuable. Considérés seulement comme sujets, esclaves ou ennemis, les autres êtres vivants, pour ceux qui sont encore sauvages, se cachent dans l'ombre, fuient à notre approche, se terrent au plus profond des rares déserts qui leur restent. Attendons-nous qu'ils apprennent un jour nos langues pour écouter ce qu'ils nous disent ?

Erigée sur les ruines d'un régime absolutiste et décadent, resté sourd à la rumeur qui montait de toutes parts, la République française naissante avait cherché à offrir à chacun le moyen de faire entendre sa voix, principe fondateur d'une décision collective. Ne sommes-nous pas aujourd'hui confrontés à un enjeu politique de la même ampleur ? En effet, la République des vivants, à inventer, doit être un système de gouvernement capable d'articuler les intérêts de l'ensemble des citoyens, humains et non humains, de l'état-monde nommé Planète-Terre. « Vaste programme ! », diront les uns. « Dangereuse utopie ! », crieront les autres.

Et pourtant, au-delà de la Nature-objet, res nullius dont nous avons la maîtrise, et dont le prix au marché des esclaves s'évalue en fonction des « services environnementaux » qu'elle peut rendre, au-delà des éthiques non anthropocentrées, certes louables, mais qui prônent uniquement un respect a minima, désincarné, et finalement sans effet, il est sûrement une place pour une Nature partie prenante du jeu politique, et qui s'exprimerait, à la manière d'un être mythique d'une société primitive, par la voix des êtres humains eux-mêmes.

Tout ceci pourrait sembler chimérique, pour qui contemple l'avenir lointain depuis notre époque confuse. Mais comment se rapprocher de l'esprit des lois qui régiraient la République des vivants ? Peut-être en dépassant le cadre classique de la gouvernance humaine des territoires, en instaurant de nouveaux principes de décision, contradictoires au sens juridique du terme, confrontant les représentants des parties qui composent la réalité. Ces principes auraient pour finalité la recherche du juste milieu entre les intérêts des populations humaines et ceux des populations non humaines, habitantes des mêmes territoires, qu'elles doivent partager, inévitablement, en interdépendance.

Ce jour-là, une nouvelle forme de démocratie commencerait à se déployer à l'échelle planétaire, finalement représentative de l'ensemble des êtres vivants, seule garante de l'intérêt collectif véritable et de l'avenir de la biosphère. Ce jour-là, comme s'éveillant pour la première fois, après un long sommeil hanté de vagues cauchemars, les êtres humains verraient se rouvrir les portes, depuis longtemps oubliées, entre les mondes.

Novembre 2010

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