Exposition de Montaigne, Shakespeare, mon père et moi !

Le 31 juillet 2010 disparaissait Philippe Avron. Montaigne, Shakespeare, mon père et moi ! est son dernier spectacle. Il le joua durant le Festival d'Avignon 2010.

 

Philippe Avron (P.A.) entre en scène. Musique. Il a à la main un livre cartonné gris ancien.

P.A. face au public.
Mon père m'a laissé ce livre en héritage ; c'est le seul héritage qu'il m'ait laissé d'ailleurs. Ce sont les Essais de Montaigne. Des extraits.

P.A. ouvre le livre d'un geste lent, avec vénération.

Il a dû l'acheter bien avant de m'engendrer car la signature est celle d'un jeune homme. Il devait avoir 17-18 ans.
Il faisait sa philo à Calais.
Pendant la Grande Guerre, Calais était bombardé toutes les nuits et mon grand-père avait loué une petite maison à Sangatte. Sangatte maintenant est connu, mais pour d'autres raisons.
Mon grand-père s'appelait « Philippe ».
Mon père s'appelait Philippe.
Et moi je m'appelle Philippe.
Philippe. Philippe. Philippe.

Sangatte, ça veut dire : « La porte des sables ».
Le premier jour des grandes vacances…
Je poussais la porte de la dune, je voyais la mer, là-bas, au bout de la plage, à l'infini.
J'étais, comme dit Montaigne : « Un cheval lâché, à sauts et à gambades ».
… Pour l'éternité des grandes vacances…

Au bout, près de la mer, avec mon grand-père on essayait d'attraper des vers pour les mettre aux hameçons. C'est difficile d'attraper des vers parce qu'ils sont très rapides : il y a la crotte de sable et le trou. Il faut donner un, deux, trois coups de pelle. Après, ce n'est plus la peine. On l'avait jamais. Mon grand-père me disait : « Fais semblant qu'on en a attrapé un quelque fois qu'on nous regarderait de la dune. »

Sur la plage on jouait à tout. On jouait même à la mort. L'un de nous se mettait au milieu. Les autres se mettaient tout autour. Celui du milieu tirait. Les autres mouraient. Il fallait mourir du mieux possible. Mon grand-père donnait des notes. C'était toujours les plus petits qui avaient les meilleures notes.

A marée basse, on joue à la mort,
Si t'es touché, tu dois tomber…
J'ai bien vu. J'ai rien vu.
Comment t'as fait pour mourir ?
La nuit c'est fait pour dormir.
La mer veille, quand tu dors,
Elle efface, les traces.
Plus de corps. Plus de mort.
La mère veille, quand tu dors.

Et c'est vrai.
Le lendemain matin, la mer avait recouvert nos traces. On avait une plage, une page nouvelle pour écrire de nouveau, à l'infini.

Comme dit Montaigne :
« Tant qu'il y aura de l'encre et du papier de par le monde : j'écrirai. »

– Musique –