La fascination du feu

Depuis des jours se déroule sur les écrans du monde un spectacle hypnotique. Il a lentement pénétré les consciences, s'est lourdement assis sur la tête des dormeurs. Il n'en bouge plus. Depuis des jours, près de la ville de Fukushima, sur la côte orientale de l'île d'Honshū, des hommes s'affairent, au péril de leur vie, autour d'un feu qui ne veut plus s'éteindre. Ils vont et viennent par la terre et les airs, déversant sur le foyer, encore et encore, l'eau de la mer toute proche : tout l'Océan suffira-t-il à étouffer le brasier ?

Nous sommes les enfants du feu. Il y a plus de quatre mille siècles, un de nos ancêtres s'approcha des braises rougeoyantes, témoins brûlants d'un incendie sans doute causé par la foudre, et y plongea le regard. Au lieu de fuir ce danger mortel, comme les autres animaux, il s'assit et le contempla longtemps, longtemps, fasciné par la chaleur ondoyante qui semblait habiter le cœur même des cendres. À l'aide d'une large feuille, il s'empara délicatement des pierres vivantes, et les emporta avec lui, à la fois terrifié et enhardi par l'acte qu'il venait d'accomplir. Ce qu'il ferait de ce feu, ce que ses enfants, et les enfants de ses enfants en feraient, voilà notre Histoire.

À 5h29 du matin, le 16 juillet 1945, au milieu du désert de la Jornada del Muerto au Nouveau-Mexique, une sphère de métal remplie de plutonium, produit par un réacteur nucléaire, explosa. Une phrase du Bhagavad-Gîtâ traversa alors l'esprit de Robert Oppenheimer, directeur scientifique du projet : « Maintenant je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » Le Brigadier-général Farrell nota dans son rapport : « Le pays tout entier fut illuminé par une lumière crue, d'une intensité plusieurs fois supérieure au soleil de midi, dorée, pourpre, grise et bleue à la fois. Elle éclaira chaque pic, chaque crevasse et chaque crête des montagnes toutes proches avec une clarté et une beauté qui ne peuvent être imaginées. »

Nous sommes les enfants du feu. Depuis les premières branches de bois mort, amassées en hâte pour entretenir la flamme d'un foyer préhistorique, jusqu'au jaillissement d'un liquide sombre et visqueux le 27 août 1859, du puits foré par Edwin Drake près de Titusville en Pennsylvanie, l'histoire de l'humanité se confond avec celle de la recherche de sources d'énergie de plus en plus concentrées, afin d'allumer des feux de plus en plus intenses. Cette quête transformera en profondeur les sociétés : des structures de plus en plus centralisées et hiérarchiques se mettront en place afin d'exploiter au mieux, et surtout de maintenir un approvisionnement constant en combustible, fluide vital qui irriguera désormais tous les domaines de l'activité humaine.

Arrive la Seconde Guerre Mondiale : le monde est alors prêt à accueillir la source d'énergie la plus concentrée qui ait jamais existé, issue des liens qui maintiennent ensemble les constituants de la matière, l'énergie nucléaire. Le pouvoir créateur et destructeur du feu est poussé à son paroxysme, et pourtant les hommes font toujours cercle autour, en silence. « Le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà. Cette rêverie détermine [...] un véritable complexe ou s'unissent l'amour et le respect du feu, l'instinct de vivre et l'instinct de mourir. » (Gaston Bachelard)

Et puis un jour survint un premier accident, puis un deuxième, et d'autres encore, jusqu'à celui qui, il y a peu, prit possession de nos esprits. Pour ceux qui sont prêts à l'entendre, ce dernier accident annonce que le temps est maintenant venu de sortir de notre torpeur, de détourner notre regard de la flamme, d'éteindre définitivement les incendies qu'elle continue d'allumer de par le monde. La culture du feu, brutale au-delà de l'imaginable, a créé et détruit pendant des millénaires, et cette répétition a façonné durablement notre conception du monde : l'énergie est un bien précieux, car rare, et les hommes s'entre-déchireront pour s'en emparer.

Rien n'est plus faux. En pensant à Novalis, nous pouvons dire aujourd'hui que l'univers tout entier bruisse du murmure des sources d'énergie, des sources d'énergie en nombre infini. La vie elle-même, qui s'est établie contre toute attente à la surface d'une planète hostile, voici presque quatre milliards d'années, est devenue rapidement experte dans l'exploitation d'une myriade de ces minuscules sources de transformation. Chaque photon qui frappe la surface de la feuille d'un arbre lui permet de synthétiser efficacement les molécules qui le feront croître pendant des siècles, jusqu'à atteindre plus d'une centaine de mètres de hauteur. Le vent, les vagues, les vibrations provoquées par la voix ou les pas d'un être humain, sont des sources d'énergie. La Terre elle-même, du fait de son activité géologique, est un gigantesque réservoir de chaleur qui ne s'épuisera pas de sitôt.

Ces sources d'énergie, filles de l'air, de l'eau et de la terre, sont l'exact opposé du feu : diffuses, elles doivent être captées patiemment, à la manière de la goutte qui remplit lentement la citerne creusée dans une anfractuosité rocheuse du désert. Leur exploitation devra donc être radicalement décentralisée, placée sous la responsabilité d'individus-entrepreneurs qui s'appuieront sur des réseaux de distribution intelligents, véritables biens publics mondiaux, qui se moqueront des frontières. L'Europe, dont la chair porte encore les marques de la folie d'un siècle de fer, ouvre grand ses bras à ces réseaux, et travaille activement à leur mise en œuvre. Certains, comme l'économiste Jeremy Rifkin, y voient les signes avant-coureurs d'une « troisième révolution industrielle » qui aura une influence sur la société encore plus durable que la précédente. Nous sommes clairement face à une alternative : arriverons-nous à en finir avec la fascination du feu ?

Par une belle journée de septembre 1962, le président John Fitzgerald Kennedy prononça un discours à l'Université de Rice : « Nous avons pris la décision d'aller sur la Lune avant la fin de cette décennie, et d'accomplir nos autres tâches, non pas parce qu'elles sont faciles, mais parce qu'elles sont difficiles, parce que ce but servira à organiser et à évaluer le meilleur de nos ressources et de nos compétences, parce que ce défi nous sommes prêts à le relever, nous ne voulons pas le remettre à plus tard, et nous avons l'intention de le remporter. » Puissent ses mots résonner aujourd'hui avec encore plus de force : face aux changements majeurs qui s'annoncent, nous en aurons absolument besoin.

25 mars 2011

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