Introduction à L'Homme inachevé

Le 9 avril 1996 disparaissait André Bourguignon. Le troisième et dernier volume de son Histoire naturelle de l'Homme était son projet le plus ancien, pour lequel il avait trouvé un titre dès 1977 : L'innocent massacre, essai sur l'élevage des enfants et ses suites. Le titre de ce troisième volume aurait probablement respecté l'homogénéité de l'ensemble : L'Homme inachevé. Il en avait dressé le plan général, les plans par chapitre, et rédigé une première version de l'introduction, publiée à titre posthume[1], où il développe une hypothèse directrice féconde, qui est son dernier message.

 

Dans les deux premiers volumes de cette Histoire naturelle de l'Homme, j'ai d'abord replacé notre espèce dans l'histoire de l'Univers, de la terre et de la vie et ensuite proposé une interprétation de sa spécificité en me fondant sur les données actuelles des sciences humaines et naturelles.

Mais cette Histoire ne pouvait pas se clore sans une interrogation sur les malheurs causés par l'Homme et sur les souffrances qu'il s'inflige depuis des millénaires. La « misère du monde » est sans limite et les horreurs, les crimes de l'Homme ont atteint au XXe siècle un degré jamais égalé. Guerres, génocides, famines se sont succédés presque sans interruption, alors que l'Homme devenait de plus en plus maître de la Nature, de plus en plus savant et capable de produire des biens en suffisance pour l'humanité entière.

Il n'est plus admissible de vouloir rendre compte de tant de malheurs en invoquant quelque « péché originel » ou en affirmant, dans une version laïque, avec Hobbes, Darwin et Freud, que le mal est constitutif de l'Homme. C'est la forme laïque et scientiste du péché originel. Il faut adopter une attitude scientifique et naturaliste et rechercher les racines de ce mal dans la phylogenèse, dans l'histoire de l'humanité et dans l'ontogenèse de l'individu.

La théorie de l'évolution est là pour nous dire que l'humain s'enracine dans l'animal, qu'il faut donc commencer par comprendre le comportement animal, l'interpréter sans recourir à nos catégories morales et éthiques, sans anthropomorphisme. Ensuite, quand il s'agira de comprendre l'Homme, il faudra éviter le piège du zoomorphisme et rejeter l'adage classique homo homini lupus que Freud tenait pour une vérité irréfutable. Car si l'humain s'enracine dans l'animal il n'en reste pas moins qu'il y a de l'un à l'autre comme une « transition de phase », selon l'expression du physicien. Ce que nous avons en commun avec l'animal, en particulier les animaux supérieurs, c'est d'abord la vie bien entendu, mais aussi la reproduction sexuée et l'élevage des petits, l'affirmation de soi et la curiosité. Nous verrons quelles transformations ont subi ces propriétés quand Homo sapiens est devenu un être parlant et réfléchissant.

La définition du psychisme que j'avais proposée dans l'Homme fou me paraît aujourd'hui trop étroite car elle n'était applicable qu'aux vertébrés supérieurs. En effet, l'émergence du psychisme s'est faite en deux étapes au cours de l'évolution, à un psychisme purement perceptif s'est adjoint chez Homo sapiens un psychisme réflexif. La perception est apparue avec le système nerveux (SN) et les premiers organes des sens, c'est-à-dire des systèmes capables de transformer diverses formes d'énergie en activité neuronale. La vision, par exemple, est déjà bien différenciée chez les mollusques et les arthropodes, comme les crustacés et les insectes.

Le psychisme réflexif, conséquence de l'apparition du langage parlé, a fait l'Homme, sa grandeur et sa misère. Avec la réflexion l'Homme a acquis le pouvoir d'interpréter le monde, de s'interpréter lui-même, de se définir avant même de percer les mystères de la Nature. C'est pourquoi toutes les interprétations, hormis celles qui avaient trait à ses besoins élémentaires, étaient fausses, ce qui ne l'a pas empêché de les convertir aussitôt en croyances et il s'est, en cela, différencié de l'animal. Il s'est ainsi donné une interprétation du monde, du rôle de la femme dans la procréation, de la nature de l'enfant, de la mort qu'il a refusée en imaginant une autre vie après la mort.

Chez lui, la curiosité de l'animal s'est transformée en désir de savoir et peu à peu en science. Et du désir de pouvoir est née la technique, puis l'industrie. Quant à l'affirmation de soi, elle est devenue haine et agression tournées vers tout ce qui lui était étranger. L'intérêt pour les choses inconnues, déjà présent chez l'animal, a pris des proportions gigantesques et a engendré le désir de possession, bientôt transformé en auri sacra fames, en exécrable soif de l'or. C'est la source des malheurs de l'Homme, sans qu'il soit nécessaire d'invoquer quelque tare inhérente à sa nature.

Le grand moment de l'histoire de l'humanité a été le passage du nomadisme à la sédentarité qui n'a fait que renforcer, décupler des tendances qui étaient restées latentes jusqu'alors.

Si l'Homme a le pouvoir de se définir, d'interpréter sa nature, il a aussi le pouvoir de se fabriquer, non seulement parce qu'il fait son histoire, mais surtout parce que la façon dont il traite ses petits va déterminer dans une certaine mesure leur caractère et leur comportement. Ainsi l'Homme procrée des enfants et ensuite les façonne en fonction de ses croyances, ce qui revient à dire que l'enfant est autant, sinon plus, mère et père de l'adulte que ceux-ci sont mère et père de l'enfant. C'est pourquoi j'insisterai sur cette « fabrique » de l'Homme par l'Homme à travers les âges qui me semble être une des sources principales de son malheur.

La science s'est péniblement dégagée de la religion, mais depuis le XVIIe siècle elle a pris un élan irrésistible. Ceux qui voient en elle une source indirecte de notre misère oublient que c'est elle qui péniblement démolit les vaines croyances pour nous offrir à la place une vision cohérente du monde. C'est donc sur elle que je m'appuierai pour montrer comment l'élevage puis l'éducation de l'enfant jouent un rôle déterminant dans le triste destin de l'humanité. Chercher les racines du mal relève plus de la science que de la morale, de la religion ou de la métaphysique.

Six chapitres seront donc consacrés à la validation des hypothèses que je viens d'avancer. Le premier chapitre sera consacré aux animaux, à la façon dont ils se comportent avec leurs petits et entre eux, à leur attitude face à la mort et à leur intérêt pour les choses inconnues.

Je montrerai ensuite ce qu'était l'Homme nomade, ce qu'il est devenu après s'être sédentarisé et comment il évolue dans les sociétés où se développent la science et l'industrie.

L'Histoire de la femme et de l'enfant occupera le troisième chapitre, autrement dit comment la fabrique de l'enfant a évolué avec la culture. Je montrerai par là que l'Homme est bien loin d'élever aussi bien ses petits que l'animal.

Pour démontrer l'influence que peut avoir l'environnement sur la formation du psychisme humain, je fournirai dans le quatrième chapitre des preuves tirées de la neurobiologie, en particulier de l'ontogenèse du système nerveux central (S.N.C.).

Viendra ensuite un chapitre consacré à des expériences involontaires que l'Homme a faites sur les enfants dans des circonstances exceptionnelles.

Enfin je poserai la question de savoir si, en dépit de nos connaissances actuelles, nous élevons ou nous pouvons élever nos enfants mieux qu'autrefois.

Pour conclure ce troisième et dernier volume de l'Histoire naturelle de l'Homme, je proposerai une synthèse — provisoire — de ce que nous a appris la science depuis cinquante ans sur l'Univers, sur la vie et sur l'Homme.

Notes

[1] André Bourguignon, Psychopathologie et épistémologie, Paris, P.U.F., 1998.