Critique du film Home de Yann Arthus-Bertrand

Home est un film unique dans l'histoire du cinéma. Dès le départ, son réalisateur et ses producteurs ont cherché à le diffuser le plus largement possible, sur tous les supports, au mépris des règles établies. Il est donc sorti le 5 juin 2009 simultanément à la télévision, sur Internet, en DVD, et, dans certains endroits, en salles. Du jamais vu.

Home est une épopée des origines. Prenant le point de vue (la « vue du ciel ») qui a fait sa gloire, le photographe Yann Arthus-Bertrand se saisit d'une caméra et survole en hélicoptère de nombreux lieux spectaculaires de la planète. Beaucoup de paysages à couper le souffle, quelques gros plans sur des groupes humains et leurs activités souvent destructrices, un montage et un commentaire d'une pédagogie exemplaire.

Le réquisitoire est sans appel : depuis plus de deux siècles, la croissance démographique et le développement de la civilisation industrielle ont changé la donne. L'humanité a désormais sur son environnement le même impact qu'avaient eues, il y a plusieurs milliards d'années, les algues unicellulaires à l'origine de l'oxygène atmosphérique. Sous-produit de la combustion du bois, du charbon et du pétrole, le gaz carbonique s'accumule lentement, provoquant le bouleversement climatique le plus important des derniers milliers d'années. D'après tous les experts scientifiques crédibles, il est urgent d'agir.

A partir de là, Home cesse d'être un film. On l'accuse de manipuler les élections européennes. Des pamphlets surgissent ça et là, qui prédisent l'arrivée prochaine d'une dictature verte, qui commencerait déjà à s'emparer insidieusement des esprits. Les gens les plus sûrs de leur bon droit (« je n'ai jamais rien fait ») commencent à prendre peur : serions-nous tous coupables ? C'est que Yann Arthus-Bertrand n'a pas fait dans la langue de bois : tout est dit. Le grand Négatif s'est insinué dans les consciences. Comme la crise financière de l'automne 2008, Home a permis que s'exprime ouvertement la critique totale : notre système nous mène à notre perte. Ne rien changer serait criminel.

Le parti-pris radical du photographe (la « vue du ciel ») prend alors tout son sens. Incompris par une partie du public, qui ne voit pas l'intérêt d'un film où le visage humain n'aurait pas toute sa place, il choisit de montrer d'un seul coup le monde. C'est la seule façon de prendre du recul, au sens propre, et d'étudier le phénomène tel qu'il se déploie à l'échelle du globe. La Terre et l'humanité sous un gigantesque microscope : il fallait y penser.

A partir de là, tout est vu sous un jour nouveau : la démesure ridicule des cités modernes, le gigantisme avide des mines et des usines, le contrôle mortifère de l'agriculture industrielle. Tout concourt à montrer en grand ce que chacun devrait pourtant savoir. Faisons un exercice de pensée : on vous présente chaque seconde la photo d'un être humain. Combien d'années sans sommeil vous faudra-t-il pour voir l'ensemble des habitants de la planète ? Plus de deux siècles. Loin de l'aveuglement habituel, voilà ce qui s'appelle prendre la vraie mesure des choses.

Cependant, à la fin du film, le malaise surgit. On sait que tout est minutieusement documenté, mais le raisonnement dérape. D'après ce qui est dit, il nous reste dix ans pour prendre enfin des mesures contre la crise climatique qui nous menace. C'est peu, mais on aime les défis. Pour illustrer le propos sans appel, on nous montre des champs d'éoliennes à perte de vue, trois vaches dans un pré, un nouveau type de centrale à charbon. C'est peu, et on ne comprend plus. Yann Arthus-Bertrand est pris au piège. Comme les grands réalisateurs hollywoodiens signant des fins heureuses sur ordre, et finalement sans trop y croire, on sent que le financeur de Home (le groupe PPR) a dû intervenir. Il ne faudrait tout de même pas casser la baraque. « Dans quelques mois, pensez à nous pour vos achats de Noël ! »

On touche évidemment là aux limites de l'exercice : le diagnostic est brillamment établi, mais aucun traitement sérieux n'est proposé. Et la croissance exponentielle de tout ce qui est humain, qui épuise inévitablement les ressources dans le bocal hermétiquement fermé de la biosphère terrestre ? C'est sûr, il faudra faire quelque chose. On s'en remet prudemment à la sagesse des nations.

Home suggère pourtant, peut-être même à son insu, une approche intéressante à ce problème complexe : la république des vivants. Voilà trop longtemps que le monarchisme humain règne sans partage. Il est temps de s'écouter les uns les autres et de s'occuper de la chose commune : comment décider autrement qu'en tenant compte de l'intérêt de tous, humains et non-humains ? Est-ce trop demander à l'humanité actuelle ? Sans doute. Il s'agit ni plus ni moins d'un changement complet dans la culture, les modes de vie, les valeurs de la plupart des civilisations. C'est sûrement là que se trouve le vrai défi, et non pas dans la course technologique salvatrice, qui n'est qu'une fuite en avant de plus. Tout cela, et on comprend pourquoi, Home le passe sous silence. Néanmoins, comme le film le rappelle avec justesse, il est désormais trop tard pour être pessimiste.

Septembre 2009

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